Le Monde, édition datée du 25.11.05

Il a les rêves d'un utopiste mais les mains dans le cambouis. Le comportement d'un idéaliste qui n'a jamais eu l'illusion du "grand soir". Son père fut un compagnon de route du Parti communiste, son frère est trotskiste. Lui, à 44 ans, agit en militant concret, en boulimique de projets, pour changer la société à côté de chez lui, dans sa classe, son école, sa ville.

Sylvain Canet est directeur d'une école maternelle classée en zone d'éducation prioritaire (ZEP) à Boulogne-Billancourt. Son dernier défi n'est pas le moins téméraire : il voudrait soustraire aux appétits immobiliers et politiques les anciens terrains de Renault sur l'île Seguin, et transformer l'espace abandonné en mai par le milliardaire François Pinault en une "cité des savoirs du XXIe siècle" futuriste et populaire.

Il imagine l'île Seguin comme une Cité de La Villette bis. Un lieu interactif de transmission des savoirs sur l'environnement, les médias, les solidarités internationales, la consommation. Où l'on découvrirait tout ce que l'école n'apprend pas.

Il a obtenu le soutien des associations de parents d'élèves de gauche comme de droite et l'écoute attentive des responsables de la mairie. Avec d'autres bénévoles — architectes et financiers notamment — il peaufine son dossier en espérant que les élus finiront par s'approprier le projet. Démarche osée : l'île Seguin est devenue un enjeu majeur pour l'aménagement de l'Ouest parisien et les prochaines élections municipales à Boulogne.

Sylvain Canet a la confiance et le culot de celui qui a déjà changé de vie pour mettre ses actes en conformité avec ses idées. Une licence de droit en poche, il s'est d'abord inscrit en prépa Sciences-Po. Au désespoir de ses parents, il abandonne pour tenter une carrière dans la voile. A force de négocier des contrats avec des sponsors, il se prend de goût pour le monde de l'entreprise.

Parcours

1961 Naissance à Paris.

1987 Création d'une agence de marketing.

1996 Professeur des écoles.

2005 Lance le projet d'une "cité des savoirs" à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

Le voilà, à 25 ans, publicitaire, collant à son époque — on est en plein dans les années 1980, les "années fric". D'abord "créatif" dans une société américaine de renom, puis patron de l'entreprise de marketing qu'il a créée avec un associé. "On visait le marché des PME. On voulait leur donner un accès aux stratégies intelligentes", se rappelle-t-il avec les mots de l'époque.

L'activité est rentable, mais superficielle. Il s'ennuie. Ses interlocuteurs sont incapables de parler d'autre chose que de l'entreprise. "Moi qui avais toujours été passionné par l'histoire, à qui on avait appris la curiosité, je fréquentais des gens qui ne s'intéressaient pas au monde."

A 35 ans, il éprouve la nécessité de "passer du futile à l'utile". Sans doute pour se conformer au modèle familial : son père, médecin, fut un militant anticolonialiste actif et un pionnier de la communication entre professionnels et malades. A 80 ans, il continuait d'animer des groupes de parole dans un centre de soins palliatifs.

Pour Sylvain Canet, ce sera l'enseignement, un métier à faible rémunération, mais à haute valeur ajoutée. Il cède ses parts dans sa société et vend son trimaran pour financer ses études. A l'institut universitaire de formation des maîtres (IUFM), le père de trois enfants se retrouve avec des étudiants qui ont dix ou quinze ans de moins que lui. Il débute sa nouvelle carrière en zone d'éducation prioritaire.

Mais le métier de professeur ne comble pas son désir d'action. "Il n'est pas fait pour être fonctionnaire. Il se sent un peu à l'étroit dans le cadre de l'éducation nationale", affirme son père, Luc Canet. "C'est quelqu'un qui ne peut pas rester dans la routine", dit un de ses confrères, Pierre Gain, directeur d'une autre école de Boulogne. "Il a une idée à la minute", ajoute Pierre-Christophe Baguet, député UDF des Hauts-de- Seine.

Cette quête d'engagement le conduit à s'échapper de l'enseignement une première fois. En 1999, après avoir vu les images d'exil des Kosovars, il participe au Comité Kosovo. Avec une inspectrice générale, il est désigné par Claude Allègre pour effectuer une mission officielle sur place après l'intervention de l'OTAN. En gilet pare-balles, il sillonne le pays pendant trois semaines pour préparer la reconstruction des écoles. L'année suivante, pour ne pas rester dans le face-à-face avec les élèves, il devient directeur d'école. Puis, sur la proposition de son inspecteur, il s'investit au sein du conseil scientifique de l'Institut national de la consommation (INC) — avec la mission de déconstruire le message de ses anciens collègues publicitaires. "Nous sommes dans une société marchande, mais rien n'est fait pour éduquer les enfants. Si les enseignants ne s'en occupent pas, qui va le faire ?"

Le grand débat sur l'école lancé en 2002 par le gouvernement Raffarin lui donne envie de bousculer une institution scolaire qui ronronne. "Dans l'éducation nationale, on est facilement dans le "Circulez, il n'y a rien à voir". Je crois au contraire que l'école doit être ouverte sur la société." Par l'intermédiaire d'un ami, il propose et obtient une chronique dans l'émission "Les Maternelles" sur France 5. "Sylvain cherche une reconnaissance que l'éducation nationale n'offre pas", glisse Jérôme Lenfant, un ami de quinze ans, qui travaille dans la communication.

Au quotidien, sa classe de petite section de maternelle, avec ses anniversaires, ses bobos, ses histoires, lui permet de garder les pieds sur terre. Il pilote son école avec les moyens du bord, mais toujours une multitude d'idées : une connexion Internet haut débit pour chaque classe, une journée de fête avec les parents en début d'année pour désacraliser l'école. Lorsque le gouvernement Raffarin supprime un jour férié, le lundi de Pentecôte, en solidarité avec les personnes âgées, il ne dissimule pas sa colère. Mais plutôt que de faire grève, il invite dans son école les résidents d'une maison de retraite voisine.

"Je ne suis pas de ma génération", dit-il dans une drôle de formule. Ni militant traditionnel prêt à coller des affiches ni membre de la "bof génération" désinvestie de la vie politique, il a l'impatience de celui qui s'engage pour voir les choses changer tout de suite. Sa mère était psychanalyste, le divan, il connaît. Il se demande si Soeur Emmanuelle et les politiques ont eux aussi compris que "lorsqu'on fait quelque chose pour les autres, on le fait aussi pour soi". Pragmatique.

Luc Bronner